Nous
sommes en 1966. J'ai 7 ans. Ce jeudi matin, il fait beau sur Lyon. Le
jeudi est un jour important pour moi. C'est mon seul jour de congé avec
le dimanche. A l'école primaire, nous allons encore à l'école le samedi
toute la journée. J'habite donc à Lyon, dans le quartier de la
Guillotière, un petit quartier populaire avec plein de petits commerces.
Presque un village.
Comme
pratiquement tous les jeudis matins, je me rends à la boucherie de mon
père à quelques pâtés de maison de mon immeuble. C'est souvent là aussi
que je retrouve Martine H, ma meilleure amie, qui est voisine de notre
boucherie.
On
me demande d'aller faire une course dans le quartier. Pour cela, je
dois traverser cette rue de la Thibaudière. C'est ce que je m'apprête à
faire. Au même endroit, une 404 veut quitter son stationnement. Nous
nous avançons toutes les deux en même temps et le choc fut
inévitable.Tout s'est passé si vite que je ne pourrais pas l'expliquer.
Je me retrouve projetée sur le sol à moitié évanouie. Dans la boucherie,
une cliente s'écrie : "La petite ! Sous la voiture !". Pour mon père,
cela dut être terrible. Je le revois encore sortir en courant de la
boucherie, avec son grand tablier blanc, hurler "Muriel !". Il manque de
s'en prendre au conducteur de la 404. Mais il y a plus urgent. On me
transporte dans l'arrière boutique de la boucherie et on appelle Police
Secours. Je crois que l'affolement des adultes et le remue-ménage autour
de moi m'ont bien davantage choquée que l'accident lui-même ! L'arrivée
de Police Secours avec son pin pon n'était pas fait pour que cet
évènement soit moins anxiogène. Heureusement, Maman était là pour
m'accompagner. Direction l'hôpital Edouard Herriot, que l'on nommait
plus volontiers Grange Blanche. C'est la première fois que je mets les
pieds dans un hôpital.
Finalement
rien de grave à part un gros hématome sur une jambe. Je peux rentrer
chez moi. Je suis couchée dans ma chambre. Papa est rentré. Il me sert
dans ses bras en pleurant. Il a eu une telle frayeur ! C'est l'une des
rares fois où je l'ai vu pleurer ainsi. Et cette image restera dans ma
mémoire. Je suis en convalescence, allongée sur un fauteuil dans le
séjour. Je sens que je suis davantage touchée par le choc psychologique
de cet accident. Tout le monde vient voir la petite accidentée. Famille,
amis, je suis très entourée. Par la suite, il faudra bien retourner à
l'école. Mais le choc de l'accident a fait son effet. Je ne peux plus
traverser une rue toute seule, j'ai peur ! On doit m'accompagner ! Ce
problème va durer à peu près un an.
Et
puis les choses reviendront normales. Ce ne fut pas un grave accident.
Ce qui reste davantage dans ma mémoire, c'est la réaction des adultes,
notamment de mon père. Les sentiments se manifestent sans doute mieux
dans nos actes et nos attitudes que dans nos paroles. Si je pouvais
encore douter des sentiments de mon père pour moi, il suffit de me
souvenir de sa frayeur ce jour-là, pensant peut-être qu'il m'avait
perdue.
Rue des Trois Pierre, là où j'habitais à quelques pâtés de maison de la boucherie de mon père.
Pour me consoler de mon accident, Maman m'avait offert Skooter, la petite soeur de Barbie. Elle était rousse avec des tâches de rousseur. D'ailleurs je l'ai toujours !La boucherie de mon père n'existe
plus. Il y a eu beaucoup de démolitions dans ce quartier par la suite.
Néanmoins, il reste quelques vestiges de mon passé çà et là. Mais quand
je reviens ce qui est rare, j'ai parfois à retrouver mes anciens repères
dans ce nouveau quartier.
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